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samedi 20 avril 2019

"Le livre d'image" de Jean-Luc Godard, par Philippe Blanchon



Que l’agonie de la bourgeoisie est lente et longue… Voilà ce que nous serions tentés de dire alors que sur des images noir et blanc saturées s’achève le dernier Godard. Alors une question : ce dernier accélère-t-il cette agonie ou ne la prolonge-t-il pas ?
Question qui en provoque une autre en cette agonie : quelle révolution fut commencée mais non achevée ? Godard le sait car il ne cesse de la poser tout au long de son patient travail de montage dénonçant les fausses révolutions, les contre, l’imposture universelle, les dominants, les canailles, les débiles sanguinaires. Quelle révolution alors de ce côté du monde ? Révolution dans la révolution… Il doit, entend-on.
Il doit, le doigt…
Reprenons. Un doigt seul, pointé. Celui de Leonard peignant celui de Saint Jean-Baptiste. Pointant, invitant à un parcours fléché. Et l’imbécile de ne voir que le doigt, dit-on. Les doigts se sauvent eux-mêmes d’être 5 ? La voix de Godard l’annonce en ouverture : 5 doigts de la main, 5 parties du monde, oui, les 5 doigts de la fée. Penser avec les mains. Les mains sont 2. On voit les 10 doigts au travail, pensant, montant…
Nous connaîtrons la méthode plus tard… L’art du contrepoint, les mélodies allant aux accords. Montage inter/dit, c’est l’enjeu… Au cœur des fautes morales qui se confondent aux crimes d’État. Ici. Il faut que tout parle, et pourtant il sera condamné la sacralisation du Livre, des Livres. Il fallait… image. Caresses, guerres, montage. Par l’image penser un livre neuf, révolutionnaire, monté par image.
Et pourtant, que l’agonie de la bourgeoisie est lente et longue… Godard accélère-t-il cette agonie ou ne la prolonge-t-il pas, plutôt ?
Godard fait des choix sans adhérer… Cela agace ou rassure. C’est là la question… Et Shakespeare revient par la violence de Lear. Violence encore et toujours. Une lente agonie est violence, engendre la violence… Nous sommes d’accord.





Qui sommes-nous en cette affaire ? En ce temps ? Bécassine ? Soudain révolutionnaire en ce qu’elle se tait. Précisément en ce qu’elle se tait. Quand elle sera abattue par des soldats, elle se taira ou elle chantera un chant communiste. Elle est jaune. Quand tirent… Qu’en tireront-ils de Bécassine ? On l’a dit : rien… L’empire américain omniprésent dans ce livre qui veut en détruire un autre… Empire et décadence. 



Décadence qu’accélère la beauté ? Car il faut suivre… ou pas.
Godard fait des rimes en composant, montant. Et la beauté c’est le mensonge demandé, le langage détourné de sa fonction de communication directe pour, les yeux dans les yeux, mentir de ne pas mentir. Johnny Guitare évidemment et les échos commencent : petit soldat, carabiniers, hélas pour moi, for ever Mozart (révolution dans la révolution), week-end, liberté et patrie, etc.
Godard fait retour, choisit, monte. Le son, image. Mots et… la voix d’Artaud, de Guyotat, tabou de la merde, de la prostitution… Lemmy Caution comme alphaville déjà… Les rires – bruits de moteur – de la puissance. Pasolini. Cérémonies honnies par Artaud et par icelui… La drague comme mise à mort. Vertige. Le rire de l’idiot. Vertigo. Violence. Et violence : guerres. Et guerres : signatures de traités…
En d’autres temps, révolutionnaires, une main a signé un assignat. Depuis, comme sous la noblesse, argent, prostitution… On veut être roi plutôt que Faust… Ah que l’agonie de la bourgeoisie est lente et longue.
C’est le rouge, bien sûr, Godard est rouge. Delacroix l’est, comme toujours est matérialiste Bresson même quand il parle de la grâce. Heureusement. Jeanne le dit précisément. Tant mieux. C’est monté, précisément. Hors le Livre, le réel dans le réel. Les vaincus sont aimés, seuls aimés.
Les vaincus appartiennent au parquet – Caillebotte et Hitchcock convoqués – est un fait souligné, le sort fait aux faux coupables pointé… Les pauvres qui sauveront le monde ? Ce milliard ne répondant qu’à la nécessité, énorme de leur innocence… dont De Maistre jouit par la langue de la mort en jours de guerre contés. 


Révolution dans la révolution. Montage étonnant de la voix de Sollers à celle de Vyssotsky… Viva la Sociale ? Si. Sous les yeux de l’occident. Occident qui a perdu les clés de la loi. Des lois. L’esprit. Qui a perdu les clés de son asile. Qui fonce tel un train qui ignore les amours en ces wagons, les horreurs de l’infamie, sur ses rails, vent lui-même contre le vent, remuant, tuant les fleurs. Elles se redressent cependant comme une toile. Rosa.
L’occident c’est l’empire. Les croisades désirant la mort du langage – par la langue. Langue de mort, obscène. Barbares, corps revêtus de leurs attributs et drapeaux. Alors, évidemment, Godard revient au premier fléau qui revient sans cesse en la gorge impérieuse des assoiffés de pouvoir : l’Arabie dévastée. La terre qui pensait – sans nul besoin de parler inventant le zéro – qui pouvait penser comme Rimbaud… Hölderlin ? Le lieu où le savoir voit. C’est tout.
Le lieu où le langage ne prendrait pas fin même si les bombes ne peuvent que répondre à la langue qui martyrise. Démocratie à inventer en brûlant les drapeaux. Arabie heureuse ? Eden ? Demain… Car il y a espérance et résistance, et même… même si l’agonie de la bourgeoisie est lente et longue, comme celle des empires.


Comme la démocratie sous la dette, sous les puissances financières qui tuent aussi ou plus sûrement que les bombes. Les Grecs sous la matraque, sous les gaz, face à qui ne veut céder en sa lente et longue agonie. Solution finale. Ça dure, nous y sommes. Alors des pauvres sans dettes sauveront… et comme l’Europe a failli : révolution dans la révolution ? C’est évidence.
Ah nom ! À De Maistre Montesquieu répond en réinventant l’amour, amour de tous. La voix de Godard se reprend. Elle se veut là particulièrement précise, posée exactement. Comme ces voix de femmes arabes, d’hommes, et les chants. Monter en contrepoint c’est aussi chanter ainsi que ceux qui n’ont rien demandé à quiconque, qui veulent vivre en paix sur lesquelles la main de la puissance vient s’abattre comme elle s'abat sur celles qui pensent… Alors ? Voir ci-dessus pour savoir…
Voix sans attribution et la querelle abolie des premiers printemps allant vers l’aridité qui garantit seule la liberté. Nul ne guidera plus… Godard tousse d’espérer et reprend sa palette et dans l’atelier de montage l’inter/dit. Les mains pensent, 5 sens à l’avant-garde vers le pourrissement désiré pour le sourire d’une fée qui fait rim(ak)e…
Cette mélancolie conséquente – Debord y a-t-il échappé ? – que l’on pointe en commentaires qui ne font que prolonger cette agonie si longue et lente… oui, et quoi ? Elle dit le livre d’image contre les Livres. Elle veut accélérer cette agonie, oui, elle en est le fruit, oui, fruit plus que mûr : pourri, oui, elle fait hommage à la Catalogne et à Rosa Luxemburg, elle fait des choix sans adhérer, oui, elle salut une fois encore Bécassine, oui, la grève générale…


Que l’agonie de la bourgeoisie est lente et longue… Voilà ce que nous serions tentés de dire alors que sur des images noir et blanc saturées s’achève le dernier Godard. Et ce dernier accélère-t-il cette agonie ou ne la prolonge-t-il pas plutôt ? Qu’est-ce que tous nous faisons ?
Philippe Blanchon

 

samedi 21 octobre 2017